
Le Mali occupe la 121e place sur 180 dans le classement mondial 2026 de la liberté de la presse de Reporters sans frontières, en recul de deux rangs par rapport à 2025. À l’ère de l’information numérique, le pays cherche l’équilibre entre régulation, sécurité publique et protection du droit d’informer.
La liberté de la presse est consacrée depuis l’ouverture démocratique de 1991. Le paysage médiatique national compte environ 200 à 235 journaux indépendants, dont une soixantaine paraissent régulièrement. À cela s’ajoutent plus de 500 radios, 43 chaînes de télévision, au moins 60 journaux en ligne, ainsi qu’une progression des web TV, web radios et plateformes numériques.
Cette diversité évolue dans un environnement fragile. Les médias font face aux difficultés économiques, à l’insécurité et à la concurrence de contenus publiés par des acteurs non professionnels sur les réseaux sociaux. Si les professionnels jouissent des libertés de presse et d’expression, plusieurs rapports relèvent que les journalistes ne se sentent pas toujours en sécurité.
Cadre légal
Les textes législatifs et réglementaires reconnaissent la liberté d’expression et la liberté de la presse. La Constitution du 22 juillet 2023, promulguée par le décret n°2023-0401/PT-RM, constitue le fondement légal des libertés publiques.
Selon l’article 14 de la Constitution, « toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience, de religion, de culte, d’opinion et d’expression, dans le respect de la loi ». La liberté de la presse va désormais de pair avec le droit d’accès à l’information. Aux termes de l’article 15, « la liberté de presse et le droit d’accès à l’information sont reconnus et garantis ».
Sur le plan réglementaire, la loi n°00-046 du 7 juillet 2000 fixe le régime de la presse et des délits de presse. Elle a eu le mérite de donner un statut au journaliste et de légaliser la convention collective qui sous-tend la profession. Malgré ces avancées, elle comporte des insuffisances que les organisations professionnelles appellent à corriger. L’existence de peines privatives de liberté demeure l’une des faiblesses dénoncées. Les acteurs privilégient les amendes et dommages-intérêts, afin de responsabiliser les journalistes tout en protégeant les victimes d’éventuels délits. Le délit d’offense au chef de l’État ou à un chef d’État étranger est également critiqué, car jugé peu défini et difficile à matérialiser.
L’aide à la presse, consacrée par l’article 32 de cette loi et dont les modalités d’application ont été précisées par le décret n°03-264/P-RM du 7 juillet 2003, complété par l’arrêté n°04-1549 MCNT, n’est plus effective depuis 2019. La loi n°2012-019 du 12 mars 2012 relative aux services privés de communication audiovisuelle introduit le principe d’autorisation préalable et classe les organes en radios commerciales et non commerciales. Mais les charges fiscales sont jugées lourdes et certaines sanctions pénales prévues par ce cadre sont considérées comme restrictives.
D’autres textes influencent l’environnement médiatique. La loi n°98-012 sur les relations entre l’administration et les usagers, la loi n°2013-015 sur les données personnelles et la loi n°2019-056 portant répression de la cybercriminalité concernent directement ou indirectement le travail journalistique, lorsqu’il se fait en ligne. L’absence d’une loi spécifique sur les médias numériques reste un vide signalé par les professionnels.
Régulation et liberté
Depuis le coup d’État de 2020, les médias évoluent dans un environnement sociopolitique et économique plus difficile. Les restrictions imposées aux hommes de médias, les suspensions d’organes et les arrestations de journalistes pour des contenus critiques sont plus souvent signalées par les organisations de défense de la presse. Le contexte sécuritaire et politique pousse plusieurs rédactions à éviter certains sujets sensibles.
Le cas de Youssouf Sissoko, directeur de publication du journal L’Alternance, illustre ces tensions. Arrêté le 5 février 2026, il a été poursuivi pour diffusion de fausses informations, atteinte à la réputation de l’État et insulte envers un chef d’État étranger. Il a été condamné le 24 mars à deux ans de prison ferme et à une amende d’un million de FCFA. Pour les organisations professionnelles, ce dossier relance le débat sur la prison dans le traitement des infractions de presse.
La sécurité physique des journalistes demeure une préoccupation. Le 7 novembre 2023, sur l’axe Gao-Ansongo, le journaliste Abdoul Aziz Djibrilla a été tué, Harouna Attino blessé, tandis que Saleck Ag Joudou et Moustapha Koné ont été enlevés. Dans la région de Mopti, Hamadoun Nialibouly a été enlevé en 2020 et Moussa M’Bana Dicko en 2021. Ces cas montrent que le risque ne se limite pas aux poursuites judiciaires ou aux pressions politiques. Il concerne aussi les déplacements, les reportages en zone d’insécurité et la couverture des violences armées.
Ces violences rappellent que la protection des journalistes relève aussi de la responsabilité de l’État. Garantir la liberté de la presse ne consiste pas seulement à encadrer les contenus ; cela suppose aussi de prévenir les menaces, d’enquêter sur les attaques visant les professionnels des médias et de permettre aux rédactions de travailler sans intimidation.
La régulation des médias est principalement assurée par la Haute Autorité de la Communication. Créée par l’ordonnance n°2014-006/P-RM du 21 janvier 2014, puis ratifiée par la loi n°2015-018 du 4 juin 2015, la HAC veille au respect des obligations applicables aux médias et aux services de communication. Elle intervient par autorisations, cahiers des charges, mises en demeure, suspensions et retraits d’autorisation. Le Comité national de l’égal accès aux médias d’État demeure cité dans les dispositifs liés à l’accès équitable aux médias publics, mais la régulation générale du secteur relève aujourd’hui de la HAC.
En 2024 et 2025, la HAC a notamment suspendu la chaîne Joliba TV à la suite d’une plainte déposée par son homologue du Burkina Faso. Plusieurs stations de radio ont été suspendues pour des émissions jugées critiques ou dans le cadre de l’interdiction faite aux médias de couvrir certaines activités politiques. Pour les autorités, ces décisions s’inscrivent dans le respect des textes. Pour les professionnels, elles doivent rester encadrées par des procédures transparentes et des voies de recours effectives.
Numérique et cybercriminalité
Une part importante des journalistes utilise désormais les réseaux sociaux pour collecter, vérifier, diffuser et promouvoir l’information. Selon des estimations, 75 % de professionnels utilisent ces plateformes. Ce basculement numérique a élargi l’accès du public aux contenus, mais il a aussi créé un espace où circulent rumeurs, propagande, discours de haine, contenus manipulés et fausses informations.
La régulation du numérique répond à des besoins réels. Il s’agit de lutter contre les fausses informations, réduire les discours de haine, encadrer les contenus diffusés en ligne et organiser progressivement le secteur des web médias. Mais cet encadrement doit préserver la liberté d’expression, la liberté de la presse et le pluralisme. Les professionnels demandent une distinction claire entre journalisme, activisme, erreur de bonne foi, faute déontologique et infraction pénale.
La loi n°2019-056 du 5 décembre 2019 portant répression de la cybercriminalité complète l’arsenal juridique relatif au cyberespace. Elle couvre des domaines variés, dont la fraude numérique, l’atteinte à la vie privée, la haine raciale, le terrorisme, les menaces, l’usurpation d’identité et l’espionnage informatique. Le Pôle national de lutte contre la cybercriminalité, créé en 2022, participe à l’application de ce dispositif.
Si cette loi est saluée pour sa volonté de sécuriser l’environnement numérique, plusieurs acteurs de la presse en ligne craignent qu’elle puisse être invoquée ou interprétée pour intimider des journalistes, activistes ou voix critiques. Une étude de la Fondation des Médias pour l’Afrique de l’Ouest relève que l’arsenal reste dense et marqué par la répression. Elle note aussi que la loi de 2000 ne définit pas suffisamment les délits de presse et ne contient pas de dispositions adaptées aux médias en ligne.
À l’ère numérique, la liberté de la presse se joue donc sur une ligne étroite. Réguler est nécessaire pour combattre la désinformation, les discours de haine et les abus en ligne. Garantir le droit d’informer l’est tout autant pour préserver le pluralisme, le débat public et la confiance des citoyens. Le défi reste de construire une régulation qui organise l’espace médiatique sans affaiblir la liberté d’expression.


